Les cinq compétences clefs du médiateur numérique

J’ai été engagé en 2005 en qualité d’animateur multimédia pour gérer et coordonner les Espaces Publics Numériques de ma commune (30 000 habitants). Je ne connaissais rien de ce métier. Je me suis formé à distance au DU3MI : le Diplôme Universitaire Médiation Multimédia et Monitorat d’ Internet de l’université de Limoges. En mai 2010, j’ai ouvert ce blog professionnel que j’ai choisi de baptiser Médiateur Numérique à une époque où les premières assises de la médiation numérique n’aveint pas encore eu lieu . Je suis devenu, de fait, l’un des premiers à ma revendiquer Médiateur Numérique.

Il y a autant de définition qu’il y a de personnes. Il me semble que l’on peut cependant regrouper les compétences du médiateur numérique en cinq pôles : la VAGUE. Veille , Accompagne, Guide, Utilise et Expérimente.

Veille.

Le numérique est un formidable outil d’expression. Être présent dans les mondes numériques c’est être à l’écoute des citoyens. C’est parfois aussi être disponible pour répondre à des interrogations, des sollicitations, des inquiétudes voire réorienter dans son propre lieu ou vers un tiers. C’est être aussi au fait des nouveaux usages, notamment des jeunes et ainsi trouver des réponses plus adaptées, le cas échéant. Mais les réseaux ne sont pas que numériques.

La veille commence par la traditionnelle revue de presse locale. Ensuite elle consiste à aller voir tous les acteurs du numérique sur son territoire. L’école, le bureau information jeunesse, la médiathèque, la MJC, l’association de cadres,les parents d’élèves, la chambre de commerce…font du numérique (ou se posent des questions autour du numérique). Que fait chacun de ses acteurs ? Comment travaillent ils ?

Le numérique est également présent dans de nombreux réseau comme « frein à l’accès ». Être présent dans ces réseaux organisés ou informels c’est aussi faire preuve de médiation avec comme objectif d’en faire quelque chose qui appartient à tous, pour pouvoir accompagner ceux qui ont besoin de s’affranchir l’écueil technique.

Accompagne.

Accompagner, c’est la clef de voûte du métier de médiateur numérique. Il s’agît dans un premier niveau d’accompagner à la maîtrise technique des outils, d’apprendre à utiliser un clavier, un moteur de recherche par exemple. Mais c’est aussi accompagner dans les usages, dans les démarches de la vie courante, dans l’achat d’un billet d’avion, le dépôt d’une annonce sur un site de vente en ligne, la télédéclaration d’un formulaire de l’administration…C’est rendre accessible au plus grand nombre les outils et les usages pour qu’il s’empare d’avantage des enjeux. Un espace numérique situé dans un quartier populaire a pour objectif de résorber la fracture numérique, qu’attend on réellement de l’animateur de cet espace ? Quels sont les objectifs mesurables qui découlent de cette orientation politique ? En quoi l’accompagnement de l’animateur peut il représenter une pluvalue ? Ces questions, les politiques ne se les posent pas nécessairement, par contre le médiateur numérique doit les avoir en tête et proposer des éléments de réponse. L’animateur accompagne dans ce cas son public cible mais aussi ses décideurs, et se trouve de fait dans une position de médiation.

Guide.

Qu’on soit pour ou contre, le numérique prend de plus en plus une place incontournable dans notre société. Guider c’est expliquer en quoi nos choix numériques influent sur notre société, c’est montrer comment avec le numérique on peut transformer la société. Guider c’est donner les éléments de base d’une culture numérique. Guider c’est donner du sens aux outils que l’on utilise.

Il me semble difficile de rester neutre dans le champ de la médiation numérique. Nombre d’activités font l’affaire de choix. Souvent, ceux-là même qui se positionnent sur la nécessité d’être neutres encouragent vivement le choix du logiciel libre. Or préconiser le logiciel libre est en soit un acte militant. Certes l’utilisation de Libre Office ne fait pas de son utilisateur un apôtre du libre, mais elle permet au médiateur de présenter un autre chemin de société. Quand l’utilisateur va vouloir crée un compte de messagerie, il sera le plus souvent orienté vers un serveur de messagerie, rarement vers plusieurs.

Enfin rappelons que les utilisateurs avertis ont parfois besoin d’être guidés dans leurs choix technologiques. Migrer une collectivité vers des solutions Open-Source, peut-être le fruit d’une réflexion militante, sécuritaire ou financière.

Utilise.

Le numérique est resté trop longtemps virtuel dans l’imaginaire collectif alors que son empreinte est bien belle et bien réelle. Ses incidences vont au-delà des aspects techniques. L’économie en particulier a été fortement impactée par le web 2.0. Utiliser le numérique ce n’est pas seulement comprendre les aspects techniques d’une interface, d’une application. C’est également appréhender les usages des autres utilisateurs, c’est donner une expérience-utilisateur.

Si on répondait à la traditionnelle demande de boite à outils en proposant une boîte à usage ? Qu’est ce qui est le plus important au final ? De savoir comment fonctionne Periscope et GTA ou de savoir à quoi ils pourraient nous servir… ? De plus en plus l’angle des usages est par ailleurs abordé dans les guides ressources : le web 2 au service de la recherche d’emplois, le logiciel libre pour les associations, les réseaux sociaux en contexte pédagogique etc…viennent en complément des traités d’informatique pour les nuls.

Par cette entrée liée aux usages, le médiateur numérique est plus en phase avec l’utilisateur, il est également « immergé » dans des dynamiques plus larges, dans des expérimentations nouvelles.

Expérimente.

Il est assez difficile de définir ce que sera un Espace Public Numérique dans cinq ans. Si plusieurs tendances semblent se dessiner, il semble assuré qu’il n’y aura pas de modèle unique. L’Espace Public Numérique dans sa mutation en Espace de Médiation Numérique peut devenir un laboratoire d’essai grandeur nature autour des usages numériques.

Positionnons l’espace au centre du territoire, il devient la catalyseur des usages numériques du territoire. Il peut être à la fois, l’espace de ressources et le tiers lieux de médiation. Il est le nœud vers lequel convergent les flux numériques du territoire, le lieu des gens.

Dans cet espace, le médiateur va avoir un côté régulateur prononcé. Il sera celui qui aiguille les gens vers les usages et les lieux d’une part. Il sera également celui qui articule les lieux, les usages et les gens entre eux.

Positionnons l’espace comme locomotive numérique du territoire, il devient le lieu des innovations numériques du territoire. Il devient l’espace des apprentissages, et l’espace de recherche. Il est le fil qui tirent les flux vers l’avant, le lieu des prospectives.

Dans cet espace, le médiateur va avoir un côté moteur prononcé. Il sera celui qui encourage les innovations, les usages et les transformations. Il basera son accompagnement sur le modèle pédagogique de l’essai-erreur. Ainsi dans cet espace, expérimentation sera règle, l’erreur n’étant pas source d’échec mais source d’apprentissage.

Positionnons l’espace en retrait du territoire, il devient le lieu d’observation des usages numérique du territoire. Il devient l’espace de l’analyse et l’espace de partage. Il est l’agrégateur des flux, le lieu des enjeux.

Dans cet espace, le médiateur va avoir un côté communicant prononcé. Il sera celui qui recueille, les témoignages et les pratiques. Il sera celui qui questionne, qui interroge et qui retranscrit. Il s’inscrira dans le temps de la remédiation, numérique, bien entendu.

De l’empouvoirement à l’innovation sociale.

Avec le rapport e-inclusion du Conseil National du Numérique, plusieurs notions se sont croisées avec la médiation numérique dont le bien commun, la littératie ou l’empouvoirement. Ainsi l’utilisation en conscience des outils numériques devenaient une condition indispensable pour exercer sa citoyenneté et renforcer sa capacité d’agir. Il ne s’agit plus seulement de former des publics aux outils, aux usages et aux enjeux numériques mais de les accompagner en tant que citoyens dans la société numérique. Il ne s’agit plus de former aux techniques numériques mais d’utiliser ces techniques numériques dans des aspects quotidiens et parfois dans des formes particulièrement éloignées du numérique de premier abord.

Il en va ainsi de la gouvernance. Permettre à des citoyens d’écrire une loi n’est pas en soi « numérique ». Mais c’est un mode de gouvernance à l’horizontale dans un processus ouvert et visant à participer à un bien commun. Cela bouscule les codes établis, cela oblige à en écrire d’autres.

Coder et décoder. Faire et défaire. Le numérique c’est le passage de la société individualiste capitaliste à la société du co-construire, du faire ensemble. Le médiateur numérique est à la croisée de ces deux aspects de la société. Le médiateur numérique est l’artisan de la société de demain. Son rôle est de plus en plus essentiel. Cependant, l’écosytème est encore fragile et doit se structurer, pour être plus fort. A quelques heures de fermer pour une dernière fois la porte de mon espace Public Numérique, j’espère que la profession parviendra à prendre cette direction. Pour ma part, je vais vers d’autres horizons, mais je ne doute pas que nos chemins se recroiserons.

Merci à tous ceux qui ont douté.

Ils m’ont permis d’avancer.

Share Button